La Bataille de Patay

Par Mark Twain

 

A L’AUBE DE CE MÉMORABLE 18 JUIN, on ne trouvait plus trace de l'ennemi nulle part à la ronde. Je n'en fus guère troublé ; je savais que nous ne manquerions pas de le dénicher et de le frapper; de lui asséner le coup décisif, un coup dont le pouvoir anglais n'allait pas se remettre, le coup puissant prédit par Jeanne lors de sa transe.

L'ennemi s'était engagé dans la vaste plaine de la Beauce — une étendue désolée, sans route ni chemin bien tracé, couverte de broussailles, parsemée çà et là de bosquets d'arbres ; le type de contrée où une armée pouvait disparaître aisément à la vue en se fondant dans le paysage. Les marques encore fraîches laissées par les troupes anglaises se distinguaient dans la terre meuble : nous n'avions qu'à les suivre. Elles indiquaient une progression en bon ordre, sans confusion ni panique.

Nous devions rester sur nos gardes, car nous pouvions, à tout moment, tomber dans une embuscade. Jeanne avait dépêché plusieurs patrouilles en éclaireur, sous les ordres de La Hire, de Poton et d'autres capitaines, pour sonder les environs. Certains officiers commençaient à montrer des signes de nervosité ; ce jeu de cache-cache les inquiétait ; ils ne se sentaient pas rassurés. Devinant leur anxiété, Jeanne s'écria, avec impétuosité:

 — En nom Dieu, que craignez-vous? Nous devons frapper ces Anglais, et nous le ferons ! ils ne peuvent nous échapper. Même s'ils se cachent dans les nuées du ciel, nous les dénicherons.

Nous approchions du village de Patay, qui n'était plus qu'à une lieue environ . C'est alors que notre patrouille, battant les fourrés, débusqua un cerf. Paniqué, l'animal s'enfuit à grands bonds et disparut. Une minute ne s'est pas écoulée qu'un tumulte s'éleva, en direction de Patay. C'était la soldatesque anglaise. Claquemurés en garnison depuis de longs mois, las de ne manger que des vivres moisis et avariés, les soldats anglais ne purent retenir de bruyantes exclamations à la vue de cette viande fraîche qui bondissait parmi eux. La pauvre bête ne le sut jamais, mais elle coûta très cher à ces hommes qui la désiraient avec un si bel appétit. En effet, les Français savaient maintenant où se trouvaient les Anglais, lesquels, de leur côté, ignoraient que leurs ennemis étaient si proches.

La Hire fit halte et envoya un chevaucheur prévenir le gros de l'armée. Jeanne se réjouit de la nouvelle. Le duc d'Alençon lui dit :

-  Fort bien, nous les avons trouvés : allons-nous les combattre ?

- Avez-vous de bons éperons, prince ?

-  Que dites-vous ? Est-ce que nous allons leur tourner le dos ?

-  Nenni ! Ce sont les Anglais qui ne se défendront pas et seront vaincus, et il vous faudra avoir de bons éperons pour leur courir sus.

Nous rejoignîmes La Hire. Entre-temps, les Anglais nous avaient repérés. Talbot avait divisé ses forces en trois corps. D'abord, venait l'avant-garde, puis l'artillerie, enfin, loin derrière, suivait le gros de ses troupes. Maintenant, les buissons ne le dissimulaient plus, il était en rase campagne. Il posta son artillerie et son avant-garde, flanquées par cinq cents archers, le long des haies qui bordaient un chemin que devait — du moins c’est ce qu’il prévoyait — emprunter notre armée. Il espérait tenir cette position jusqu'à l'arrivée du corps principal de l'armée anglaise. John Falstaff ordonna à ses cavaliers de se mettre au galop pour rejoindre Talbot au plus vite. Saisissant l'occasion, Jeanne commanda à La Hire de les charger, ce fit, avec son élan coutumier, en se lançant avec ses chiens de meute qui déferlèrent comme un ouragan.

Dunois et Alençon voulaient le suivre, mais Jeanne leur dit:

- Non, pas encore, attendez !

 Ils attendirent en piaffant d’impatience sur leurs selles. Mais Jeanne, elle, tenait bon. Elle regardait la bataille, droit devant, suivant chaque mouvement de troupe, observant tout, pesant, calculant, mesurant chaque ombre, chaque angle, chaque minute, chaque fraction de minute; sa grande âme, pleinement éveillée et active, se manifestait dans son regard, dans son maintien, dans la noblesse de sa pose; elle était patiente, calme, maîtresse d'elle-même et de la situation.

Elle regardait, au loin, là-bas, s'éloigner, s'estomper, leurs panaches s'élevant puis replongeant, s'élevant puis replongeant, de plus en plus loin, le torrent impétueux du bataillon diabolique de La Hire, dont la silhouette dominait celle de ses hommes, tenant à bout de bras son immense épée, comme la hampe d'une oriflamme.

-  Oh ! voyez : Satan et ses monstres infernaux, regardez-les charger! murmura un officier, d'un ton admiratif.

La Hire et ses hommes galopaient toujours, de plus en plus proches des Anglais de Falstaff lancés eux aussi au galop. Et La Hire pénétra comme un coin dans leur masse. Il bouscula la cavalerie ennemie, frappa les Anglais de toutes ses forces, brisa leur charge et les dispersa. Debout sur leurs selles, le duc et le Bâtard, ne pouvant se contenir davantage, se tournèrent vers Jeanne et l'implorèrent:

 - Maintenant ! …

-  Non, attendez, leur dit-elle la main levée.

Jeanne continuait d'observer, attentive, dans l'attente du moment décisif.

Leur charge brisée, détournés de leur direction initiale, encore au galop, les cavaliers de Falstaff durent se replier, pour se regrouper, en direction de l'avant-garde de Talbot. Les soldats de ce dernier crurent que la cavalerie anglaise fuyait devant une attaque des Français. Pris de panique, ils se dispersèrent de tous les côtés, avec Talbot à leurs trousses, qui jurait et pestait contre eux pour les rallier.

C'était le moment ! Jeanne éperonna son coursier, pointa son épée, et s'écria:

- Suivez-moi !

Le buste allongé sur l'encolure de son coursier, elle se mit à galoper comme le vent !

Nous la suivîmes et déboulâmes à notre tour dans la confusion générale de la déroute anglaise. Pendant trois longues heures, nous pûmes tailler, estoquer, briser, hacher, fendre, poignarder, tout à loisir. Enfin, le clairon sonna la fin des combats.

La bataille de Patay venait d'être remportée.

Jeanne démonta. Elle contempla en silence le spectacle terrifiant qui l'environnait. Un moment perdu dans ses pensées, elle finit par dire:

- Dieu soit loué! Aujourd'hui, notre Sire a frappé l'ennemi d'une main forte.

Elle releva la tête, regarda au loin, puis ajouta, comme si elle pensait tout haut: -

Le pouvoir anglais ne se relèvera jamais de ce coup, même dans mille ans.

Elle se tourna alors vers ses généraux. Une lueur de gloire éclairait son visage et son regard :

- Amis, compagnons, soldats, le croirez-vous ? Le comprenez-vous? Notre France est sur la voie de la liberté!

 - Et c'est grâce à Jeanne d'Arc! tonna La Hire.

 Il passa devant elle en se courbant très bas. Les autres capitaines suivirent, en faisant de même. La Hire bougonna, en passant :

-  Que je sois damné si ce n’est pas vrai !

 Bataillon après bataillon, notre armée victorieuse défila devant Jeanne d'Arc, en clamant, avec fierté:

-  Vive la Pucelle d’Orléans! Qu'elle vive à jamais!

- Souriante, Jeanne les saluait au passage avec son épée étincelante.

 Plus tard, j'ai eu l'occasion de revoir la Pucelle, sur le champ de bataille ensanglanté de Patay. Le crépuscule tombait. C'est alors que je la retrouvai, à proximité du lieu où gisaient les morts et les moribonds, allongés côte à côte, fauchés comme l’andain après la moisson. Nos hommes, pensant le tuer, avaient blessé à mort un prisonnier anglais. Le malheureux était trop pauvre pour proposer une rançon. A distance, Jeanne avait vu la scène; elle avait aussitôt galopé vers l'endroit où se déroulait le drame, mais elle n'était pas arrivée à temps pour prévenir cette cruauté ; sitôt démontée, elle avait envoyé quérir un prêtre et s'était assise à côté du moribond. Elle avait posé la tête de son ennemi agonisant sur ses genoux et, quand je l'aperçus, elle était en train de lui prodiguer de douces paroles de réconfort, pour accompagner sa mort, comme l'aurait fait l’une de ses sœurs; des larmes féminines de compassion ne cessèrent d'inonder ses joues jusqu'au moment où le soldat anglais rendit l’âme*.

* Lord Ronald Gower (Joan of Arc, p. 82) écrit : « Michelet a découvert ce témoignage dans la déposition du page de Jeanne d'Arc, Louis de Conte, qui fut probablement un témoin oculaire de la scène. II dit vrai. En effet, cela fait partie de sa déposition lors du Procès de Réhabilitation de 1456 (Mark Twain).

 

 

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JEANNE DISAIT VRAI : la France était sur le chemin de la liberté.

La guerre de Cent Ans arrivait à sa fin. Pour la première fois depuis ses débuts, cette guerre ne profitait plus aux Anglais.

Faut-il juger une bataille d'après le nombre des morts et l’ampleur des destructions qu'elle provoque, ou bien d'après les résultats qui s'ensuivent ? Tout le monde s'accorde à penser que l’Importance d’une bataille se mesure à ses résultats.

Jugée selon ce critère, la victoire de Patay compte parmi les rares batailles d'une importance majeure qui ait jamais été remportées depuis que les peuples recourent à l'emploi des armes pour résoudre leurs différends. II est même permis de croire que Patay occupe une place à part, que ce conflit surclasse les autres confrontations armées de l'histoire. En effet, avant la bataille, la France, épuisée, semblait pousser ses derniers soupirs; son cas paraissait désespéré aux yeux de tous les docteurs de la politique; trois heures après, à l’issue de la bataille, cette même France, guérie, entrait en convalescence. Non seulement elle était convalescente, mais il ne lui suffisait que d'un peu de repos et de quelques potions des plus banales pour recouvrer la santé. Un médecin de campagne aurait pu les lui prescrire.

Nombreux ont été les pays moribonds qui n'en ont réchappé qu'au prix d'une longue série, d'une lugubre succession de batailles, dont la sanglante litanie se prolongea sur de longues années. Un seul pays y est parvenu en remportant une unique bataille: ce pays est la France, et cette bataille est celle de Patay.

Souvenez-vous-en et soyez-en fiers, vous autres, petits Français, car il s'agit là du fait de guerre le plus marquant des longues et riches années de votre pays. Quand vous serez grands, si vous vous rendez en pèlerinage sur le champ de bataille de Patay, découvrez-vous, par respect devant cet immense monument, un monument dont le sommet atteint le firmament. De tout temps, les pays victorieux ont pour habitude de construire des mémoriaux sur leurs champs de bataille, pour perpétuer le souvenir de l’action qui y a été accomplie et le nom des braves qui l'ont accomplie. La France oubliera-t-elle Jeanne d'Arc et Patay? La France décidera-t-elle de commémorer cette splendide victoire par un monument digne de sa grandeur? L'avenir le dira...

Mais jetons un bref regard vers le passé et examinons certains faits insolites et impressionnants. La guerre de Cent Ans a commencé en 1337. Elle a fait rage pendant des années et des années, jusqu'au jour où l'Angleterre a terrassé la France par le coup terrible de Crécy. La France s'est relevée, a résisté, année après année, pour s'écrouler une fois encore sous un coup tout aussi dévastateur, celui de Poitiers. La France rassembla une fois de plus ses faibles forces ; la guerre reprit de plus belle; elle dura et dura, année après année, décennie après décennie. Des enfants naquirent, grandirent, se marièrent, moururent : la guerre continuait ; leurs enfants grandirent, se marièrent, moururent: la guerre se poursuivait ; leurs enfants, devenus adultes à leur tour, virent la France s'effondrer une fois de plus sous le coup le plus terrible de tous: l'affreux désastre d'Azincourt. Et la guerre continua à faire rage, année après année; ces enfants se marièrent à leur tour, et ainsi de suite...

La France n’était que ruine, désespoir, désolation. Sa moitié nord appartenait à l'Angleterre, à qui nul ne la disputait ni ne la contestait ; sur la moitié: sud, qui n'appartenait encore à personne, l'étendard anglais n'allait pas tarder à flotter; quant au roi de France, il se préparait à jeter sa couronne aux orties et à passer les mers.

Mais voici venir une innocente pucelle de village, issue des obscurs confins du royaume: elle se dresse contre cette vieille et hideuse guerre, ce monstrueux sinistre qui consume tout sur son passage, qui ravage son pays natal depuis trois générations. Débute alors la campagne militaire la plus brève et la plus surprenante: de toute l’Histoire des hommes et des nations. En sept semaines, tout est terminé. En sept semaines, la pucelle de village a terrassé le monstre, qui sévissait depuis quatre-vingt-dix ans. A Orléans, elle lui assène un coup terrible; à Patay, elle lui brise les reins.

C'est à peine croyable, mais encore plus difficile à comprendre... On serait bien en peine d'expliquer de façon satisfaisante une aussi fabuleuse et stupéfiante suite d’événements.

Sept semaines. Avec, ici et là, quelques tueries. La plus sanglante restant celle de Patay, où les Anglais entamèrent les hostilités avec six mille hommes, dont deux mille restèrent sur le terrain. C'est bien peu, si on les compare aux trois défaites précédentes — Crécy, Poitiers et Azincourt — les Français perdirent près de cent mille soldats, sans compter ceux qui tombèrent au cours de milliers d'escarmouches tout au long de cette guerre. La liste des victimes de cette guerre est d'une longueur décourageante. Les soldats tombés se comptent par centaines de milliers; ceux des femmes et des enfants, victimes innocentes de brutalités diverses, d'absence de soins et de famines, se montent à des millions.

C'était un ogre, cette guerre; un ogre qui, pendant un siècle, a dévoré hommes et femmes de France de ses crocs ensanglantés. Jusqu'au jour d'un seul geste de sa main menue, cette enfant de dix-sept ans a frappé l'ogre et l'a abattu d'un seul coup. Ci-gît, sur le champ de bataille de Patay, la guerre de Cent Ans, pour ne jamais plus se réveiller !

 

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LA NOUVELLE de la grande victoire de Patay ne mit que vingt-quatre heures pour se répandre dans toute la France. Dès qu'un homme l'apprenait, il bondissait de joie, rendait gloire à Dieu, et se précipitait chez son voisin pour la lui annoncer; celui-ci, à son tour, courait à perdre haleine jusqu'à la prochaine ferme, et ainsi de suite. C’est ainsi que, sans relâche, le mot battait la campagne; si un homme l'apprenait en pleine nuit, quelle que fût l’heure, il bondissait de son lit et portait la bonne nouvelle au prochain îlot d'humanité. La joie contenue dans ce message inondait le pays comme les rayons du soleil se répandent sur la contrée après une éclipse. L’image s'applique d'autant mieux que la France, pour ainsi dire, venait de subir les effets d’une interminable éclipse qui l'avait recouverte d'un catafalque de ténèbres et que cette marée lumineuse repoussait de son irrésistible et blanche splendeur.

La nouvelle parvint à Yeuville (Janville); elle précédait les troupes ennemies en fuite; la vile se révolta contre les occupants anglais et ferma ses portes au nez de leurs compatriotes venus s'y réfugier. Elle vola jusqu'à Montpipeau, Saint-Simon et d'autres forteresses ; sitôt mises au courant, les garnisons incendiaient la place et prenaient la clé des champs. Un détachement de notre armée occupa Meung et mit la ville à sac.

Quand nous revînmes à Orléans, la liesse qui régnait dans la cité était cinquante fois supérieure à toutes celles que nous avions connues auparavant, ce qui veut tout dire. La nuit venait de tomber; les illuminations étaient tellement somptueuses que nous avions la sensation de plonger dans une mer de feu; quant au bruit, acclamations de la multitude, tonnerre des canons, tintamarre des cloches, nos tympans n'avaient jamais subi vacarme aussi infernal. De toutes parts, s'élevait un cri qui déferla sur nous comme la tempête quand nous franchîmes les portes de la ville: « Bienvenue à Jeanne d'Arc ! place au sauveur de la France! » On entendait aussi crier: «  Crécy est vengé! Poitiers est vengé ! Azincourt est vengé ! Vive Patay! »

Une folie ! absolument inimaginable… On avait placé les prisonniers au centre de la colonne. Quand le peuple aperçut son vieil ennemi, Talbot, qui l'avait fait danser si longtemps au rythme brutal et impérieux de sa musique militaire, je vous laisse imaginer la clameur qui s'éleva, d’une ampleur impossible à décrire. La vue de leur pire ennemi comblait les Orléanais de bonheur. Ils voulurent s'emparer de lui et le pendre ; aussi, pour le protéger, Jeanne le fit-elle défiler avec elle en tète de la colonne. Ils formaient un couple surprenant.

 

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0RLEANS était donc plongée dans un délire de félicité. La ville avait invité le roi et se livrait a de somptueux préparatifs pour l'accueillir dignement. Mais Sa Majesté ne daigna pas faire le déplacement. A l’époque, le roi était encore le serf de La Tremoille. Or, le serf rendait visite à son maître, au château de Sully-sur-Loire.

 A Beaugency, Jeanne s'était engagée à réconcilier Ie roi avec le connétable Arthur de Richemont. Elle emmena donc ce dernier avec elle à Sully-sur-Loire et elle remplit sa promesse.

Les exploits de Jeanne d'Arc sont au nombre de cinq : la levée du siège d'Orléans, la victoire de Patay, la réconciliation de Sully-sur-Loire, la campagne pacifique, le couronnement du roi.

Parlons tout d'abord de la campagne pacifique qui a précédé le sacre. C'est ainsi que l’on nomme la longue marche que Jeanne a entreprise en pays ennemi, d'abord de Gien jusqu'à Reims, puis jusqu'aux portes de Paris, en capturant toutes les villes et forteresses anglaises qui se trouvaient sur son passage; et cela, grâce au prestige de son nom, sans verser une goutte de sang; de ce point de vue, c’est l’une des campagnes militaires les plus surprenantes de l'Histoire; des nombreux exploits guerriers de Jeanne, c'est, en tout cas, le plus glorieux.

Parmi les accomplissements importants de Jeanne, se range aussi la réconciliation de Sully-sur-Loire. Nul autre qu'elle n'aurait pu la mener à bien; en fait, aucune personnalité de haut rang ne s'y serait risquée. Son intelligence, sa science militaire, son habileté politique faisait du connétable de Richemont l'homme le plus capable de France. II était d'une loyauté éprouvée et d'une probité absolue, vertus qui ne pouvaient que lui attirer l’hostilité des courtisans.

En rétablissant Richemont dans la faveur royale, Jeanne réussit à assurer la réalisation complète de la grande œuvre qu'elle avait entamée. Avant de le rencontrer, Jeanne ne connaissait pas Richemont ; elle fit sa connaissance lors de sa première entrevue, quand il se joignit à elle, avec ses troupes. Or, en lui, elle reconnut d'emblée celui qui allait achever et parfaire sa tâche, et lui donner des fondations durables. Une telle qualité de jugement est étonnante pour une jeune fille de son âge. Oui, elle avait bien l’œil voyant, selon l'expression de nos chevaliers. Oui, elle possédait en effet ce don exceptionnel, l’un des plus rares et des plus précieux qu'il soit donné d'avoir. Certes, l’essentiel venait d’être fait ; il ne restait rien de bien extraordinaire à accomplir, mais le peu qui restait à faire ne pouvait être confié aux imbéciles qui entouraient le roi; cela exigeait, en effet, un doigté infaillible en matière de diplomatie, joint à la volonté et au pouvoir de harceler militairement l'ennemi, avec ténacité et pugnacité. De temps à autre, pendant encore un quart de siècle, il allait falloir engager victorieusement un certain nombre de batailles, qu'un homme valeureux pouvait livrer sans déranger indûment le reste du pays ; ainsi, de façon sûre et progressive, les Anglais allaient devoir quitter a jamais la France.

C'est exactement ce qui arriva. Plus tard, après la mort de Jeanne, sous l'influence de Richemont, le roi allait devenir un homme, un vrai roi, un brave guerrier, entreprenant et courageux. Six ans à peine après Patay, il allait prendre lui-même la tête de plusieurs assauts, combattant avec de l'eau jusqu'à la ceinture au fond des douves des forteresses, escaladant des échelles de siège sous un feu nourri avec une audace qui lui aurait gagné l'admiration de Jeanne d'Arc. Charles VII et Richemont ont fini par débarasser la France de toute présence anglaise, y compris clans les régions où les Anglais régnaient depuis trois cents ans. Dans ces provinces, une grande précaution était de rigueur car la domination anglaise s'y était exercée de façon bénigne et équitable, or, celui qui a été bien traité n'est généralement pas enclin an changement.

Lequel des cinq exploits de Jeanne fut le plus grand ? D'après moi, ils le furent tous, à tour de rôle. Ils se valent tous. Aucun n'est plus grand que le suivant. Chacun d'entre eux forme une étape essentielle de l'ascension. On ne peut en laisser un seul de côté ni le remplacer par un autre.

Prenons- le couronnement. Ce chef-d’œuvre de diplomatie est sans parallèle dans l’Histoire. Le roi n’en soupçonnait nullement l'importance. Ses ministres non plus, du reste, ni l'astucieux Bedford, le représentant de la Couronne anglaise. Cet avantage, d'une importance incalculable, était à la portée à la fois du roi et du duc de Bedford, qui auraient pu l’un et l'autre l'utiliser. Le roi ne pouvait le faire qu'après un déplacement audacieux de ses pions, tandis que Bedford, lui, n'aurait eu aucun effort à fournir. Mais ni l’un ni l’autre n'était conscient de sa valeur et ne songea à en tirer avantage. De tous les hommes avisés qui vivaient à l’époque en France, une seule personne avait estimé à sa juste valeur, depuis le début, ce joyau délaissé, car elle ne cessa jamais d'en parler comme d'un élément primordial de sa mission : Jeanne d'Arc !

Comme le savait-elle ? Tout simplement parce qu'elle était une paysanne. C'est aussi simple que cela. Elle appartenait au peuple et elle connaissait le peuple ; les autres vivaient dans la sphère éthérée des gens de pouvoir, qui ignorent tout de cette réalité que recouvre le mot « peuple ». Généralement, on prête assez peu d'importance à cette masse floue, informe, indéterminée, que l’on nomme le peuple, appellation généralement assez méprisante. C'est une attitude étrange, car le peuple est l'unique soutien du trône ; en l'absence de ce soutien, rien au monde ne peut sauver un trône.

Maintenant, considérez ce simple fait : en France, à l'époque, tout ce que le curé de la paroisse pensait, ses ouailles le pensaient également; ils estimaient leur curé, le vénéraient même ; il était leur ami fidèle ; leur protecteur, leur réconfort, leur unique secours en cas de besoin ; il jouissait de leur confiance; tout ce qu'il leur demandait, ils le faisaient, avec une obéissance aveugle et affectueuse, quel qu'en fût le prix. Pour résumer: le curé de la paroisse représentait l'autorité morale du pays. II suffisait que tous les curés de tous les villages de France retirassent leur soutien au roi, pour que celui-ci ne fût plus que l’ombre de lui-même. II n'avait plus qu'à abdiquer.

Un prêtre est consacré dans son office par la main de Dieu, qui agit par l'intermédiaire de l’évêque, représentant désigné de Dieu sur la terre. Cette consécration est définitive; nul ne peut la remettre en question; le plus naïf des paroissiens sait cela. Aux yeux du curé et de ses paroissiens, donc, quiconque a été oint par Dieu remplit une fonction dont l'autorité ne peut être contestée par aucun pouvoir terrestre. Aux yeux du curé et de ses paroissiens, un roi qui n'a pas été couronné ressemble a une personne qui serait destinée aux saints ordres, mais qui n'aurait pas encore reçu, le sacrement de l'ordination. Autrement dit, un roi qui n'avait pas été couronné était douteux; à peine la main de l'évêque, qui est le serviteur de Dieu, a-t-elle oint le roi que le doute est levé; le curé et ses paroissiens deviennent aussitôt ses loyaux sujets; tant que le roi vivra, ils ne reconnaîtront pas d'autre souverain que lui.

Aux yeux de Jeanne d'Arc, cette jeune et simple paysanne, Charles VII ne pouvait être roi tant qu'il n'était pas couronné ; en attendant, il n'était que le dauphin, c'est-à-dire l'héritier du trône. D'ailleurs, jusqu'à la cérémonie du sacre, Jeanne ne l'a jamais appelé autrement que le « dauphin ». Jeanne était comme un miroir qui reflétait l'image des habitants les plus humbles de France. Aux yeux de cette force obscure et sous-jacente qui se cache sous le nom de « peuple », avant le sacre, Charles VII n'était pas encore roi, mais seulement dauphin. À partir de la cérémonie du sacre, et grâce à ce sacrement, il est devenu, de façon indubitable et irrévocable, le roi de France.

Comprenez-vous, à présent, l'importance primordiale de la manœuvre que représentait le sacre sur l'échiquier politique de l'époque ? Bedford ne l'a compris qu'après coup; il tenta, mais trop tard, de corriger son erreur en faisant couronner, à son tour, son roitelet anglais. Les actions les plus remarquables de Jeanne peuvent se comparer à une partie d'échecs. Elle réussit à manœuvrer toutes ses pièces dans un ordre impeccable, avec une dextérité parfaite, qui donna à tous ses mouvements leur pleine efficacité. Chacun de ses coups, au moment où il était accompli, paraissait plus génial que les autres; le résultat final les fait apparaître, tous autant qu'ils sont, comme également essentiels et importants.