La Bataille de Patay

Le 18 juin 1429



RECIT DE LA BATAILLE DE PATAY

Par Olivier BOUZY, Responsable Scientifique de la Maison de Jeanne d'Arc  à ORLEANS

John Talbot

La Hire

Pour cette bataille, nous disposons à la fois d'un témoignage du côté anglais, par Wavrin du Forestel, qui accompagnait Fastalf à l'avant-garde et d'un autre du côté français, celui de Guillaume Gruel, biographe du comte de Richemont. Celui-ci chevauchait dans la bataille principale, avec le duc d'Alençon, Raoul de Gaucourt, Gilles de Rais et le bâtard d'Orléans, tandis que l'avant-garde était composée de Boussac, La Hire et Poton de Xaintrailles. Jeanne d’Arc était dans l’arrière-garde. Wavrin dénombre 13000 français, dont 4000 à l'avant-garde, ce nombre étant probablement donné pour excuser la rapidité avec laquelle son camp se fit écraser. En fait, il y avait peut-être 4000 Français en tout et, plus probablement même, moins que cela.

 

On dispose aussi des commentaires de Du Bueil, de Le Fèvre de Saint Remy et de Monstrelet.

 

Après la levée du siège d'Orléans le 8 mai, les Anglais n'étaient pas encore totalement défaits : ils tenaient notamment les villes de Jargeau, Beaugency et Meung-sur-Loire, que les Français décidèrent de reprendre. Le 12 juin, ils réussirent à investir Jargeau et faire prisonnier le comte de Suffolk qui commandait la ville. Le 15 juin, ils reprirent également le pont de la ville de Meung. Du 16 au 17 juin, ils étaient occupés à assiéger la ville voisine de Beaugency, lorsqu'une expédition de l'armée anglaise venue de Paris arriva à Meung pour ravitailler la garnison. Les Anglais tentèrent, alors, de reprendre le pont. Mais leurs compatriotes chassés de Beaugency, fuyant en direction de Paris, les prévinrent du prochain retour des Français. Le convoi de ravitaillement et son escorte firent donc demi-tour pour regagner Janville, où l'armée avait laissé une partie de ses bagages. Leur progression était ralentie par les chariots ; le ravitaillement n'avait plus de raison d'être depuis que ces villes avaient été reprises par les Français, mais abandonner les chariots aurait été montrer à tous, à leurs propres soldats et surtout aux charretiers parisiens qui les avaient suivis depuis Paris, à quel point la situation était désespérée. Peut-être crurent-ils également que les Français ne tenteraient pas de les rejoindre ? En effet, le 8 mai, en quittant Orléans, ils n'avaient pas été poursuivis. Mais, le 8 mai 1429 était un  dimanche, donc un jour sacré, raison pour laquelle Jeanne avait refusé de se battre.

 

Or, le 18 juin1429, au matin, un samedi, l’armée française se lança à la poursuite des troupes anglaises.  Rien n'empêchait les Français, galvanisées par Jeanne d'Arc, de pourchasser les Anglais sur la route de Huisseau, Montpipeau, St Sigismond.

 

Lorsque l'arrière-garde anglaise repéra les éclaireurs français, Lord Scales, à la tête de l'armée anglaise, dut se convaincre qu'il y aurait bataille. Pour cela, Scales choisit un versant de la large et peu profonde vallée de la Retrève, tout près de Patay, un lieu vraiment pertinent. Dans la matinée, les archers auraient ainsi le soleil légèrement de côté et pourraient se déployer sur le coteau pour mieux voir Ieur cible, tandis qu'au fond de la vallée, un petit cours d'eau, disparu depuis, ralentirait la charge de la cavalerie ennemie. L'avant-garde, sous le commandement de Fastolf, fut arrêté près de Patay, sur le « chemin de Blois », en direction de Janville, pour servir de réserve, alors que Talbot fut chargé de l'arrière-garde ; il devait, aux environs de Saint-Sigismond et de Saint-Péravy - à l'ancienne lisière de la forêt d'Orléans - avec une centaine d'archers, retarder les Français suffisamment longtemps pour que l'armée ait le temps de se mettre en ordre de bataille. C'était sur le conseil de Talbot que l'armée s'était avancée si loin vers la Loire. Il était donc responsable de la situation dans laquelle elle se trouvait et il se devait de se sacrifier pour la sauver. Cela étant, les Français devaient logiquement arriver en colonne et, avec un petit peu de chance, ils se laisseraient entraîner par l’enthousiasme et attaqueraient à vue, sans attendre le gros de leurs troupes. Les archers de Talbot pourraient alors les "mitrailler" au fur et à mesure, comme dans les batailles précédentes (Azincourt et Crécy). La victoire, dont les Anglais avaient besoin pour rétablir la situation après le désastre d'Orléans, se profilait : les Français allaient, une fois de plus, apprendre à connaître les terribles effets de l'arc Iong anglais.

 

Du côté français, la réputation de leurs adversaires n'était plus à faire : l'armée anglaise était pratiquement invincible en rase campagne. Lorsque l'éventualité de la bataille se précisa, les chefs, inquiets, se réunirent pour délibérer. Jeanne s'invita à leur réunion ; après tout, le chef nominal était d'Alençon, mais il avait pour recommandation de la consulter. Elle accueillit la nouvelle sur le ton de la plaisanterie : "avez-vous vos éperons ?"  demanda-t-elle. Les capitaines prirent la chose au tragique : faudrait-il encore fuir comme en février, au Rouvray ? Jeanne les rassura, ce seraient les Anglais qui fuiraient et les éperons serviraient lors de leur poursuite. D'Alençon, ainsi encouragé, décida de continuer la série de "miracles" commencée à Orléans : on attaquerait ! L'avant-garde française fut composée de La Hire, de Xaintrailles, du maréchal de Boussac et de leurs compagnies. Ils avaient chacun sous leurs ordres une soixantaine de lances, soit peut-être 700 combattants à eux trois, mais sur ce nombre, il n'y avait que 180 cavaliers, dont eux-mêmes. C'était certainement les mieux entraînés et les mieux équipés de l'armée : des vétérans qui avaient été de tous les combats depuis dix ans et sur lesquels, les chroniqueurs du temps débordent d'admiration, mais aussi de curiosité malsaine, car ils étaient également les pires pillards et les plus grands incendiaires de leur époque. D'Alençon et le connétable de Richemont, qui l'avait rejoint à Beaugency, commandaient le corps principal de l'armée, tandis que Jeanne, elle, était à l'arrière-garde : les capitaines français ne tenaient pas à ce qu'elle risquât de prendre un mauvais coup.

 

Normalement, l'avant-garde française devait avancer jusqu'au moment où elle apercevrait l'ennemi, puis, elle devait prévenir le gros de l'armée et l'attendre avant de commencer la charge. Cependant, lorsque les capitaines s'approchèrent de Saint-Sigismond, ils ne se doutaient pas que les archers de Talbot les attendaient là. Ces derniers ne s'attendaient pas non plus à voir les Français arriver aussi tôt, car apparemment, ils venaient juste de se déplacer pour adopter une nouvelle position, plus resserrée et mieux défendable et rien n'était prêt pour accueillir l'ennemi !

 

Alors qu’ils se déployaient, ils virent arriver un cerf, probablement débusqué par l'approche des Français et ils se mirent à crier pour le faire fuir (à l'époque, l’apparition d’un cerf lors d’une bataille était de mauvais augure). L'avant-garde française, découvrant ainsi à l'oreille la proximité des Anglais, ne s'arrêta pas comme elle aurait du : emportés par l'enthousiasme de La Hire, qui semble avoir été extraordinairement frappé par la venue de Jeanne (elle réussit même à l’empêcher de jurer), les cavaliers français passèrent au galop et se jetèrent brutalement sur les archers de Talbot. Ces derniers, pas encore opérationnels, furent littéralement aplatis contre les haies qui bordaient le chemin et Talbot fut capturé au passage (par un écuyer, Jean Daneau). Les Français continuèrent, ensuite à vive allure, vers les forces principales anglaises qui se déployaient à quelques kilomètres de là. Arrivés dans la vallée de la Retrève, ils ne ralentirent pas davantage. Là aussi, les archers anglais n'étaient pas prêts. Ils devaient aligner leurs chevaux, les entraver trois par trois, gagner leur emplacement de tir et, planter en avant de celui-ci, les pieux ferrés dont ils étaient munis et qui formaient une sorte de cheval de frise. Il fallait du temps !

 

 

A vrai dire, les 180 cavaliers de la Hire, Xaintrailles et Boussac n'étaient pas assez nombreux pour vaincre l'armée anglaise à eux seuls. Mais, ils pouvaient la désorganiser en l'empêchant de se mettre en rang de bataille et  tuer facilement les archers qui n'avaient pas d'armures. Ils s'y employèrent avec ardeur. La bousculade ne dura probablement que quelques dizaines de minutes, le temps pour que le corps principal des Français commençât à arriver sur les lieux.

 

Vingt-cinq ans plus tard, le chroniqueur Jean de Wavrin, qui accompagnait Fastolf, conservait encore le souvenir du déferlement des cavaliers français sur les troupes anglaises comme s'ils déboulaient d'une hauteur : donc, au moment de l'assaut, il devait se trouver au fond de la vallée avec Fastolf qui, pour rejoindre Scales dans le corps principal, avait laissé l'avant-garde sous le commandement d'un chevalier "à l'étendard blanc", Simon Morhier. Toujours à cheval, Fastolf retourna précipitamment vers l’avant-garde dans l'idée de la faire intervenir comme réserve. Mais, cela provoqua l'effet inverse : voyant leur chef arriver au grand galop, les hommes de l'avant-garde s'imaginèrent que celui-ci s'enfuyait et prirent la fuite à leur tour. La bataille était d'ailleurs déjà perdue. Lorsque Wavrin se retourna vers le champ de bataille, Scales était prisonnier (capturé par un écuyer nommé Guyon du Coing), les archers massacrés et les Français s'occupaient déjà à prendre les survivants. Furieux, parlant de se faire tuer sur place, Fastolf fut alors emmené par ses écuyers vers Janville, 20 kilomètres plus au nord, où la poursuite cessa.

 

Les Français avaient eu toute latitude de tuer ou de capturer, à leur convenance, ceux qu’ils voulaient : ils étaient à cheval et une bonne partie des fuyards était à pied. Il y aurait eu 2000 Anglais tués et 200 prisonniers. Le nombre de victimes paraît faible en regard des pertes subies par les Français dans les batailles précédentes. Mais, d'un côté comme de l'autre, les effectifs de combattants n'atteignaient plus le niveau qu'ils avaient au début de la guerre et il semble que les Français n'aient laissé qu'une poignée de survivants, essentiellement les fuyards de l'avant-garde.

 

Les Anglais – surtout Talbot – avaient cherché la victoire pour rattraper la levée du siège d'Orléans. Tout ce qu'ils avaient gagné était une défaite supplémentaire, bien sanglante. La plus proche armée anglaise – en fait, le millier d'archers qui constituait la garnison de Calais, pour ne pas parler de la poignée d'hommes de Guetin en retraite vers l'ouest après la reddition de Beaugency – se trouvait désormais à des centaines de kilomètres du théâtre d'opération. Les vainqueurs avaient les mains libres pour les mois à venir. D'autant plus que, contrairement à Verneuil où les vainqueurs anglais avaient subi de très lourdes pertes, les Français n'avaient cette fois perdu pratiquement personne : de un à trois tués, selon les sources qui semblent prendre un malin plaisir à affecter d'en ignorer le nombre exact. Il faut beaucoup chercher  pour arriver à identifier une seule de ces victimes, en la personne de Jacques de Breauté, seigneur de Bellefosse, issu d'une famille réputée pour sa bravoure mais aussi pour sa malchance sur les champs de bataille. Plus grave encore pour les Anglais : de tous les chefs présents, seul Fastolf avait pu s'échapper. Le commandement anglais était annihilé. Il ne fallait pas compter sur Bedford pour rétablir la situation : il n'avait jamais fait preuve de grandes qualités militaires et il venait de se montrer pusillanime en abandonnant la responsabilité des opérations à Scales.

 

Certes, Jeanne n'a pas commandé les troupes. Mais, il est incontestable que c'est sous son impulsion que la bataille a été livrée et que la victoire est largement due au renversement du moral provoqué par sa présence : les Anglais ont été hésitants, timides et ont paniqué au moment critique. A l'inverse, les Français ont attaqué avec hardiesse, pour ne pas parler de folie furieuse : on a rarement vu 180 hommes s'attaquer à 2.200, chiffre ne recouvrant d’ailleurs que les pertes anglaises (tués et prisonniers) : on ignore le nombre des fuyards – parmi lesquels se trouvent les hommes qui composaient l'avant-garde – et donc l'effectif complet de l'armée vaincue. On manque certainement d'adjectifs pour qualifier l'état d'esprit des Français au soir de Patay : Jeanne avait promis la victoire au nom de Dieu et la victoire était là, spectaculaire, brutale, complète. Pour les soldats, Jeanne est désormais la preuve vivante que Dieu est avec le roi de France. Et les armées ont toujours aimé mettre Dieu de leur côté.

 

Le lendemain, l'armée se remit en marche pour Orléans, avant de rejoindre le Dauphin à Gien, où devait se décider la marche vers Reims et le sacre.







Extait issu du "Roman de Jeannne d'Arc" de Mark Twain

Traduction de Marc Ghirardi, Motifs, 2006



La bataille de patay par anatole france

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La bataille de Patay côté Anglais